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1 décembre 2022 4 01 /12 /décembre /2022 11:03

 

La chaleur de la baie où la palme dansait

se dissout doucement dans la rêverie lasse.

La mer où les requins et les tortues paissaient,

quand le bateau filait au travers de la passe,

berce encore sa houle au fond de ma mémoire.

Cette fille aux yeux verts qui était ma compagne

s’est endormie là-bas au lit de notre histoire

comme est morte la source au fond de la campagne.

Nos corps ne nagent plus sous la vague et sa moire.

Goûterai-je jamais les litchis et les mangues

que nous cueillions ensemble aux arbres des collines ?

Le temps morne a fermé ma jeunesse en sa gangue ;

tu n’es qu’un souvenir défunt que l’on devine.

 

Quand le froid de novembre ulule sur les toits

je laisse ma mémoire errer parmi les flammes.

Je confonds le tropique avec mon feu de bois

et le chant de la pluie est un rire de femme.

 

Pierre Thiollière, Castelnaudary, 30 novembre 2022

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1 décembre 2022 4 01 /12 /décembre /2022 11:02

 

Ah ! qui dira le rêve du correspondant

qui se voyait déjà en gilet pare-balles

sur la ligne de front, inquiet, serrant les dents,

Nikon en mains, suivant ce conflit cannibale ?

 

Mais il est juste là dans le froid de novembre,

entre les croix fleuries de l’humble cimetière.

Il écoute parmi les vieux qui se rassemblent

Monsieur le Maire héler les morts d’une autre guerre.

 

Il voudrait s’envoler pour de longs reportages,

plonger pour voir mourir les bras blancs du corail,

dénoncer le malheur sur ces lointains rivages

des tortues luth brillant de leur dernier émail.

 

Mais il est juste là dans le nouvel hospice

pour prendre des clichés du maire et du préfet

qui dévoilent la plaque au front de la bâtisse

et coupent le ruban en lorgnant le buffet.

 

Ah ! qu’il voudrait filmer ces femmes iraniennes,

les cheveux nus, narguant la barbe des mollahs

auprès des mosquées bleues de ces villes anciennes

dont les tours psalmodient les louanges d’Allah.

 

Mais il est juste là auprès du confiseur

qui vient de s’installer dans le cœur du village.

Il doit vanter ses chocolats à la liqueur,

ses caramels, ses pralinés et son courage.

 

Il voudrait voir la mer où le pétrole coule,

dans les noires marées filmer les cormorans

mais il prend des photos pour le concours de boules

et le match de foot où jouent les vétérans.

 

Il se moque à présent de ses rêves d’enfant :

être un grand reporter, un fameux journaliste.

Il sait qu’il est trop tard mais il aime les gens

modestes dont la vie vaut celle des artistes.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 10 novembre 2022

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1 décembre 2022 4 01 /12 /décembre /2022 11:00

 

Tandis que le soir vient doucement sur le lac

un galop de chevaux s’élance au long de l’eau.

Aux mains des cavaliers des flammes s’effilochent

comme des cheveux fous que libèrent les torches.

Dans le mitan du lac est une barge sombre

d’où jaillissent soudain les rires des fusées :

des étoiles dans l’eau jouent à déchirer l’ombre.

Sur la berge : des oh ! des ah ! la foule exulte,

la foule bigarrée, des verres à la main,

prête à rire et danser jusqu’à l’aube demain.

Dans son dos la maison allume ses portiques

où s’attarde parfois quelque ombre domestique.

Dans la forêt voisine un oiseau noir s’enfuit

et le ciel ne sait plus ce que fête la nuit.

 

Pierre Thiollière, Castelnaudary, 26 octobre 2022

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1 décembre 2022 4 01 /12 /décembre /2022 10:58

 

 I - Pourquoi nous marchons

 

Cent ans déjà ! Un phare illuminait la nuit,

signant la liberté pour des millions d’esclaves

mais les pauvres pourtant et les opprimés savent

que pour le peuple Noir aucun soleil ne luit.

 

C’est pourquoi nous marchons jusqu’à la capitale

pour qu’aux Noirs comme aux Blancs la vie soit garantie,

que la grande promesse enfin soit accomplie

et pour que cesse enfin la violence bestiale.

 

Il est temps d’émerger de la vallée obscure

pour marcher dignement aux chemins de soleil,

pour que les Noirs, les Blancs soient des frères pareils

hors des sables mouvants, foulant la roche dure.

 

Pas de tranquillité en terre d’Amérique

tant que les Noirs n’auront pas de droits citoyens.

Et pourtant nous devons laisser la haine aux chiens,

opposer l’âme forte à la force physique.

 

Nous ne nous tairons pas, que personne n’en doute,

tant que le Noir ploiera sous les coups policiers,

tant que nos corps trop lourds se verront refuser

l’abri du voyageur aux motels des grand-routes.

 

Nous ne nous tairons pas tant que nos chers enfants

verront leur dignité bafouée par des panneaux

qui réservent aux Blancs les bus ou les bureaux,

tant que le droit ne jaillit pas comme un torrent.

 

Vous qui avez connu les coups et les prisons,

ne laissez pas le désespoir gagner vos corps.

Regagnez la Louisiane ou vos ghettos du Nord.

Sachez que vos douleurs vous seront rédemption.

 

 

 II – Je fais un rêve

 

Je rêve qu’un jour notre pays vive

son credo : « Tous les hommes sont égaux ».

Entre Noirs et Blancs, plus de distinguo

et qu’un temps de fraternité arrive !

 

Je rêve qu’en Alabama un jour

les garçons noirs et les fillettes blanches,

comme des oiseaux sur la même branche

oublieront le passé et nos cœurs lourds.

 

Les monts escarpés seront aplanis

et les chemins tortueux redressés.

Les discordes criardes du passé

deviendront fraternelles symphonies.

 

Avec cette foi nous pourrons lutter,

nous pourrons aller en prison ensemble

en sachant que Noirs et Blancs se ressemblent

et qu’adviendra le grand jour de clarté.

 

Mon pays, c’est toi que je veux chanter.

Tu es le sol où reposent mes pères.

Que sur chaque montagne de ma Terre

sonne la cloche de la liberté !

 

Depuis les sommets des Alleghanys,

depuis la montagne de Géorgie,

de chaque mont que l’aurore rougit,

qu’elle sonne cette cloche bénie !

 

Alors tous les enfants de Dieu, les Noirs

et les Blancs et les Juifs, les Catholiques,

les Protestants chanteront ce cantique :

« Libres, enfin libres ! » matin et soir.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 10 octobre 2022

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1 décembre 2022 4 01 /12 /décembre /2022 10:52

 

Qu’emporte donc ce corbillard

si noir

sous les pleurs de la lune pleine ?

 

Le corps de Monsieur de Molière,

en bière,

suivi par une troupe en peine.

 

Est-ce en malade imaginaire,

mon frère,

que tu es tombé de la scène ?

 

Le jour, on te l’a interdit,

maudit

par les faux dévots qui commandent.

 

Les acteurs entourent ta veuve.

L’épreuve

crispe le visage d’Armande.

 

Un brouillard monte dans la nuit

depuis

les larmes d’Esprit Madeleine.

 

Dans l’ombre les jeux de son père

s’éclairent.

Elle sourit malgré sa peine.

 

Au loin la voix de Sganarelle

querelle

sa femme qu’il croit infidèle.

 

Et dans le feuillage d’un pin

Scapin

cherche pour son maître une belle.

 

Dans le halètement du vent

Dom Juan

se remémore ses conquêtes.

 

Dans les ressauts du corbillard

l’Avare

croit sentir sonner sa cassette,

 

tandis qu’un Tartuffe nuage

enrage

et cache le sein de la lune.

 

Alceste va où Célimène

l’emmène,

acceptant sa bonne fortune.

 

Qu’emporte donc ce corbillard

si noir

sous les pleurs de la lune pleine ?

 

Des ris, des larmes pour toujours

autour

des rêves d’Esprit Madeleine.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 31 août 2022

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4 juin 2022 6 04 /06 /juin /2022 15:48

 

Dans la forêt immense des hautes herbes,

au gré du vent gai, tes ailes virevoltent.

Pourras-tu échapper à l’oiseau acerbe,

au pas de l’homme qui vient pour la récolte ?

 

Volète, papillon, parmi les moissons,

fleur agile joyeuse parmi les fleurs.

Toutes ces couleurs, n’est-ce point déraison ?

Si fragile et brillant n’as-tu donc point peur ?

 

Ton vol est comme la grâce de l’enfant,

comme une âme légère loin de l’hiver.

Tu n’es que vibration de vie dans le vent,

ignorant que jadis tu n’étais qu’un ver.

 

Pierre Thiollière, Castelnaudary, 25 mai 2022

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4 juin 2022 6 04 /06 /juin /2022 15:44

 

Dans le ciel noir tourne la Terre,

si bleue, marbrée d’ocre et de blanc.

Une île allonge son corps rouge

entre l’Afrique et l’Océan.

À la pointe nord une baie

et ses palmes bercées de vent,

son eau turquoise où des requins

croisent comme de bons géants

avec les tortues et les raies

et les hommes qui vont nageant.

 

Penchée sur la baie une ville

et son port et son arsenal,

ses marins et ses légionnaires

et ses pauvres toits de métal.

C’est il y a un demi-siècle.

Ce n’est plus qu’un souvenir pâle.

Sur le bord d’une rue en pente

la Taverne au bord du chenal.

Sa porte soudain s’illumine

quand survient la nuit tropicale.

Alors tintent les premiers verres

dans les mains des femmes fatales.

Leurs lèvres chargées de couleur

se sont glissées sous le fanal.

Sous les jupes courtes les cuisses

luisent d’un éclat animal.

Elles sont entrées dans la bouche

de cet enfer encor paisible.

Peu à peu le bar se garnit

de légionnaires irascibles

cachant dessous leurs képis blancs

les émois de leurs cœurs sensibles.

Un groupe de marins bientôt

vient les narguer comme une cible.

 

Quelques coopérants civils

passent les portes à leur tour,

attirés comme des insectes

par ce climat qui devient lourd.

Dans la nuit moite du tropique

l’atmosphère est celle d’un four.

Les voix des putes s’entrecroisent,

caquetage de basse-cour.

Les coopérants viennent tôt.

Ils le savent : quand l’heure avance

l’alcool produit des convulsions,

des épilepsies et des transes.

Alors il faut partir bientôt,

ne pas être pris dans la danse.

Mais c’est ce frisson du danger

qui les attire sans défense

comme les cornes du taureau

hypnotisent le matador,

inondé par l’adrénaline

quand il sent l’effleurer la mort.

Il faut bien repérer le point

où va s’échauffer l’athanor

et s’en aller discrètement

juste avant l’explosion des corps.

 

Les chopes de bière débordent

comme un enthousiasme moussu.

Les verres tintent, célébrant

tout le whisky qu’ils ont reçu.

Les yeux des coopérants brillent

à cause du rhum qu’ils ont bu.

Ils suivent, rieurs et prudents

les jeux mâles et malotrus

des soldats autour de leurs femmes

peintes, criardes, demi-nues.

La testostérone et l’alcool

enflent les voix de plus en plus.

 

Autour de la plus provocante

bientôt flambera un duel.

Lequel, marin ou légionnaire,

goûtera de sa peau le sel ?

Ceux du képi souvent s’entichent

de la même triste femelle.

Ceux du pompon, de port en port,

sont de beaux amants infidèles.

Et les filles souvent préfèrent

la fidélité de leur brute

ou l’amour du coopérant

et la tendresse de son rut.

 

Ça y est ! On ne sait d’où part

l’étincelle et c’est l’explosion.

Un groupe de marins échange

avec des képis blancs des gnons.

Des rugissements et des cris

sonnent l’assaut de la Légion.

Une pute, premier enjeu,

reçoit un poing en plein visage,

de la part d’un jaloux sans doute.

Elle se défend sous l’orage.

Le combat devient général.

L’ivresse décuple la rage.

Les filles volent au secours

de leur sœur, gonflant leur corsage,

en main des armes redoutables :

l’épée de leurs talons aiguilles.

Les hommes protègent leurs yeux

lorsque les mitraillent les filles.

Accablés d’alcool et de poings

les regards ennemis vacillent.

 

Les coopérants discrets glissent

en direction de la grand’porte.

Ils se font tout petits, tassés

sous leurs élytres de cloporte.

Trop tard ! Le couloir est barré

par une mouvante cohorte

de singes en colère, hurlants,

empêchant que quiconque sorte.

Les coups explosent au hasard

et les pauvres coopérants

finiront par gagner la rue

couverts de bleus et titubant.

Ils rentreront à la maison

les yeux pochés, le nez sanglant.

 

 

Le lendemain, comme souvent,

les autorités de la ville

décrèteront la fermeture

de cette Taverne indocile

pour une semaine, le temps

que ces corps-à-corps imbéciles

s’oublient et que le patron puisse

réparer les meubles fragiles.

C’était il y a cinquante ans

quelque part dans cette Grande Île.

 

(Pierre Thiollière, Carcassonne, 9 mai 2022)

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4 juin 2022 6 04 /06 /juin /2022 15:00

 

L’école. Une maison dans un hameau perdu

au bord des bois, là où disparaissaient les routes.

L’hiver, on apportait chacun son casse-croûte

réchauffé sur le poêle au vitrage fendu.

 

Nous étions trente enfants, tous âges confondus.

Quand parlait la maîtresse on était à l’écoute,

sauf le cancre distrait qui ne comprenait goutte

à la syntaxe amère aux règles trop ardues.

 

À la récré les gros dadais n’étaient pas tendres.

Les petits innocents savaient à quoi s’attendre

mais se coalisaient pour résister aux grands.

 

Et puis le soir chacun partait dans la campagne

vaguement éclairée par un soleil mourant,

répétant les exploits du grand roi Charlemagne.

 

Pierre Thiollière, Castelnaudary, 8 avril 2022

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1 avril 2022 5 01 /04 /avril /2022 11:29

 

L’hiver s’en va. L’écluse rêve

dans sa cage de fer mouillé.

Des chants d’oiseaux mal éveillés

montent de l’arbre où sourd la sève.

 

L’écluse parle à l’eau nouvelle,

fraîche encor de l’air vif des monts.

Oh ! Comment, par-delà les ponts,

gagner les forêts d’un coup d’aile ?

 

Mais l’eau déjà pense à la mer

où son désir curieux l’entraîne.

L’écluse, en sa jalousie vaine,

grince dans sa prison de fer.

 

Elle ouvre, comme à contrecœur,

les lourdes portes du voyage

aux péniches lentes et sages,

laissant luire l’adieu d’un pleur.

 

Pierre Thiollière, Garrigues, 8 mars 2022

 

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1 avril 2022 5 01 /04 /avril /2022 11:23

 

la rumeur des autos prises

dans la glu de la route,

les grands cris des supporters

sur le terrain de foot,

 

j’écoute…

les ahans des bateliers

dans l’effort de la joute,

les gémissements d’esclaves

qui montaient de la soute,

 

j’écoute…

la main furtive du chauve

assurant sa moumoute,

le craquement du pain frais

quand il brise sa croûte,

 

j’écoute…

le silence inquiet de l’herbe

lorsque la vache broute,

les plics et plocs de la pluie,

la musique des gouttes,

 

j’écoute…

l’hésitation dans ta voix

lorsque surgit le doute

et le cristal de ta joie

quand tu ries, ma louloutte !

 

Pierre Thiollière, Castelnaudary, 30 mars 2022

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